Le beau dans le futur

15 millions d'opérations de chirurgie esthétiques étaient pratiquées en 2011 dans le monde entier selon la International Society of Aesthetic Plastic Surgeon (1). Signe des temps, notre culture actuelle privilégie la construction ou la reconstruction de la beauté naturelle. Pourtant l'esthétique peut-elle se construire et devenir une dimension postmoderne qui se bricole à grands coups d'avancées technologiques ?

Les courants de pensée post-humaine prônent une domination de la technique sur la réalité du corps humain et les critères esthétiques qui s'y rattachent. Il s'agit d'améliorer la nature et d'expérimenter en transgressant l'héritage biologique : performance, aspiration à l'immortalité ou métissage entre la chair et le métal conduisant à un corps bionique.

Evolution postmoderne, le contrôle de la perfection (2)
En effet, il serait possible grâce aux progrès techniques de fabriquer des androïdes d'une perfection visuelle totale alliant symétrie, force et invulnérabilité.
Selon l'essayiste américain Chip Walter la prochaine étape de l'évolution humaine nous conduirait au Cyber Sapiens, un être qui naviguerait entre "le moléculaire et le numérique".
La beauté ne serait alors envisagée que comme un signe de puissance monétaire, l'argent permettant de se forger une image à son goût. Mais, dans les faits, cette quête de pygmalion est loin d'atteindre le résultat escompté. Il suffit de se souvenir de cas populaires comme celui de Michael Jackson, où le vif désir de ressembler à "un autre" grâce au bistouri finit tristement.

Beauté et altérité
Pourtant un détour par la conception japonaise du dans "Eloge de l'ombre" (3) ouvre une autre voie, celle de la fragilité de l'être comme partie intégrante de sa beauté. L'effet du temps et l'usure donnent à un visage et à un corps une marque qui raconte une histoire loin des surfaces lisses et brillantes qui rappellent les mannequins en celluloïd des supermarchés. L'ombre, les demi teintes, permettent le mystère, une promesse de rencontre et de dialogue ; car seul attire ce qui n'a pas été complètement cerné. Des visages parfaits grâce à la science seraient tous semblables et perdraient ainsi leur beauté, celle-ci se greffant sur l'unique et l'insaisissable de chaque personne. Tanizaki le dit bien : "on peut trouver de la beauté dans un visage fabriqué de toute pièces, mais l'on n'éprouvera jamais l'impression que dégage la beauté sans fard."
Une vision atemporelle
Elargissant la réflexion à la mode vestimentaire, Rupnik (4) envisage l'habit non pas seulement comme une évolution culturelle mais aussi comme une extension de l'identité de la personne. Une mode vestimentaire massifiée qui promulgue des diktats chaque saison sur la couleur ou la forme qu'il faudrait porter, va dans le sens d'une armée d'humains robotisés et tous semblables. Pour cet artiste, la beauté n'est pas uniforme et encore moins un uniforme. Sinon, le vêtement se transformerait en un masque qui cache et non pas une expression de l'identité où transparait les goûts et le caractère. Le vêtement, compris comme expression de la beauté et du mystère de chacun, ouvre à une possibilité de communication et de dialogue avec l'autre.

(1)http://www.isaps.org/isaps-global-statistics.html
(2) 100 000 ans de beauté. Futur/projections. Gallimard
(3) Eloge de l'ombre. Junichirô Tanizaki
(4) El arte de la vida. Marko Ivan Rupnik