Les grands compositeurs sont aussi des maîtres à penser

Dans son émission Passion Classique, sur Radio Classique, Olivier Bellamy fait témoigner ses invités de leurs oeuvres préférées, des artistes qui les ont marqués. Une démarche qu'il poursuit en quelque sorte dans le Dictionnaire amoureux du piano qu'il vient de publier et dans lequel il tente de saisir les “forces essentielles, souterraines, palpables qui conduisent toute destinée humaine”.

 

Que nous apporte la musique ? De quoi nous parle-t-elle ?

Ce qui fait que l'on continue à aimer Mozart, Schubert, la musique classique mais aussi le “grand art” en général, ce qui fait que cela continue à nous toucher, c'est qu'il y a une vision de l'humain et du divin, les deux étant étroitement liés dans notre civilisation chrétienne, l'un s'incarnant dans l'autre. Dieu s'est incarné en Homme. La perfection divine a été incarnée. Et cette incarnation est riche sur le plan de l'art, l'art occidental reposant en grande partie sur cette idée. Les papes étaient de grands mécènes. La représentation du divin et la représentation de l'homme ont constitué un seul et même geste dans la sculpture, la peinture, la musique. Les artistes qui atteignent une perfection divine donnent aussi à voir, à entendre, une grande humanité. C'est ce qui fait que l'art résiste au temps, qu'il continue à nous émouvoir : il est profondément humain et touche au divin. Chez les compositeurs de l’époque classique, les émotions sont distanciées, pudiques ; chez les romantiques, les émotions sont plus offertes, plus intenses, mais dans tous les cas, chez les très grands, au fond, ça palpite et c’est éternel.

Ces artistes aux destins hors de commun, souvent peu doués pour le réel, ont donné une part d'eux-mêmes pour leur art phénoménal. Un art qui nous permet d'échapper au réel, de nous élever : nous avons tous besoin de transcendance. Certains compositeurs, malgré la guerre, malgré la censure et les contraintes de tous ordres, ont réussi à tracer un destin très singulier. C'est dans la nature de l'homme de s'adapter ; c'est dans la nature de l'artiste de transformer ses faiblesses en force. Les génies ont une volonté et un courage d'être eux-mêmes qui dépassent tout.

 Pensez-vous que l'art est utile dans la formation des caractères ?

Il faut, je crois, raconter ces destinées, les faire partager. Je ne suis ni musicologue, ni professeur et je ne m'assigne aucune mission particulière de transmission, mais c'est en tout cas la passion de toute une vie qui m'anime. On trouve chez les musiciens, les écrivains, les artistes, des frères, des amis de l'âme. Wagner ne m'apporte rien, Boulez non plus, mais je me sens très proche d'autres créateurs. Proust, en littérature, a tout compris, tout pensé, tout dit. Sans avoir pensé, formulé, expérimenté ce qu'il donne dans son oeuvre, je me suis dit : oui, c'est ça. Schubert, en musique, a exprimé cela pour moi. Il y a des gens qui vous révèlent à vous-même. A travers ces grands génies, à travers leur oeuvre mais aussi leur chemin de vie, nous apprenons à vivre. Ce ne sont pas simplement des compositeurs, mais aussi des maîtres à penser et à vivre. Avec des clés : le travail, la curiosité, l'enthousiasme, le risque aussi. La sécurité ne va pas avec l'art : ils sont antinomiques. La fable de La Fontaine, Le loup et le chien, le rappelle : l'artiste est forcément un loup, un a v e n t u r i e r, qui ne peut pas être enchainé.

La liberté et la sécurité ne vont pas e n s e m b l e . Aussi faut-il distinguer créateur et créatif : le créatif crée dans un cadre donné ; le créateur, s'il essaie de coller aux attentes d'un public, ne crée rien d’original. L'artiste est libre et ce qu'il crée le dépasse et l’effraye parfois. Il se défend souvent de la notion d'héritage : il s'oppose aux pairs. Il faut un certain temps avant que les musiciens reconnaissent les influences. L'insolence est une vertu de la jeunesse !

Dans votre livre, à propos des écoles, vous dites que “l'émergence des talents doit peu de choses à la matrice dont ils sont issus”…

Le professeur de Schubert a dit “tout ce que je lui ai enseigné, il le savait déjà : le bon Dieu lui avait donné.” Les professeurs essaient de cadrer les génies mais ils disent souvent qu'ils ont davantage appris de leurs élèves qu'eux-mêmes enseigné. Pour autant, lorsque l'on veut gagner en liberté, il faut avoir emmagasiné beaucoup de connaissances. Vladimir Horowitz disait à ses élèves “vous voudriez devenir plus qu'un virtuose, oui, mais il faut d'abord devenir un virtuose.” Il faut apprendre et désapprendre. Un artiste doit se retrouver avec la même fraîcheur qu'un enfant qui dessine. Tous les grands sont curieux et apprennent toute leur vie. On apprend chaque jour sur soi, sur la vie. A aucun moment on ne peut dire “j'ai appris : j'applique”…